Salaire minimum, avantage maximum

Par Omar Ha-Redeye Printemps 2018

Salaire minimum, avantage maximum

 

Votre café du matin sera peut-être un peu plus cher en 2018, notamment en raison d’une main-d’œuvre plus onéreuse, mais à long terme, le jeu en vaut la chandelle.

Les provinces canadiennes vont majorer leurs salaires minimums. L’Alberta est particulièrement ambitieuse : après l’avoir fait passer à 13,60 $ le 1er octobre dernier, elle prévoit le fixer à 15 $ d’ici le 1er octobre 2018. L’Ontario suit de près : à 14 $ depuis le 1er janvier 2017, son salaire minimum doit monter à 15 $ le 1er janvier 2019.

La Banque du Canada a réagi par une étude selon laquelle cette mesure ontarienne risquerait de coûter jusqu’à 60 000 emplois. Selon les arguments traditionnels étayant ces conclusions, des salaires plus élevés rimeraient avec une main-d’œuvre plus chère, ce qui forcerait les employeurs à embaucher moins.

C’est peut-être vrai pour certaines petites entreprises, mais ces arguments se fondent sur des modèles désuets. L’expérience de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et de l’Ontario fait écho aux réalités constatées en Grande-Bretagne et aux États-Unis : le salaire minimum a un effet négligeable sur le chômage; en fait, son incidence sur l’économie est tout autre.

Tout d’abord, l’augmentation salariale pousse les entreprises à renforcer l’efficience de leur personnel, ce qui corrige sainement le marché du travail. Les employeurs sont amenés à améliorer la formation et le soutien des employés, d’où un gain de productivité. Ils voient aussi diminuer leur taux de roulement, ce qui allège leurs frais
de recrutement.

Dans les cas où les augmentations obligent les employeurs à stopper l’embauche ou à réduire les heures travaillées, il résulte une croissance de l’emploi ailleurs dans l’économie. En effet, les chômeurs finissent toujours par trouver un nouvel emploi, habituellement mieux payé et souvent plus gratifiant.

En outre, hausser le salaire minimum fait augmenter le revenu disponible des moins nantis. Un surplus qui est presque toujours dépensé sur le marché intérieur, à la différence de la richesse créée par les autres secteurs. Or, les dépenses locales renforcent l’économie, surtout dans le commerce au détail et les services, ce qui crée des emplois.

La plupart des entreprises peuvent y arriver sans nécessairement majorer leurs prix. Dans le cas contraire, les pertes sont compensées par une demande accrue sur l’ensemble du marché.

Les hausses du salaire minimum arrivent à point nommé : les récessions comme celle que nous avons vécue il y a près d’une décennie ont des effets beaucoup plus dévastateurs. D’ailleurs, dans une lettre ouverte publiée l’an dernier, les ténors universitaires de l’économie au Canada n’ont-ils pas affirmé qu’augmenter le salaire minimum était nécessaire pour raviver notre économie?

Il y a aussi des raisons morales et éthiques d’augmenter le salaire minimum.

Quand les provinces ont introduit le salaire minimum (1917-1921), les industriels ne s’y sont guère opposés. D’après Kathleen Derry et Paul H. Douglas, à l’époque contributeurs du Journal of Political Economy, les entreprises canadiennes ont appuyé ce changement pour des raisons humanitaires et aussi pour éviter un nivellement par le bas.

Contrairement à la Grande-Bretagne et à l’Australie, le Canada a réservé le salaire minimum aux femmes, aux personnes mineures et à certaines industries; bref, aux emplois qui n’intéressaient pas les hommes, à la seule exception des blanchisseurs d’origine chinoise. Ceux-ci étant exclus des emplois bien payés, l’apanage des Blancs, leurs perspectives n’étaient guère reluisantes après l’achèvement du chemin de fer transcanadien.

C’est ainsi qu’avant de devenir universel, le salaire minimum laissait pour compte plus d’un Canadien.

Le salaire minimum est toujours important, car il protège les travailleurs vulnérables. Les femmes, surtout chez les plus de 25 ans, demeurent surreprésentées parmi ces salariés. L’emploi est aussi plus difficile pour les aînés. Par exemple, les baby-boomers vieillissants ont besoin de protection, à l’heure où un nombre croissant d’emplois traditionnels sont victimes de l’automatisation.

Quand le salaire minimum augmente, nous payons peut-être plus cher certains biens et services. Mais parfois, nous ne voyons pas le coût caché du défaut d’assurer un salaire décent. En fait, notre société n’a pas à se priver beaucoup pour que d’honnêtes travailleurs puissent boucler leurs fins de mois.

Omar Ha-Redeye est un avocat et éducateur juridique basé à Toronto

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